Le site mémorial de Murambi

Voici que chaque avril depuis 2 ans je vous parlais du génocide rwandais, puisqu'il s'agit de la période anniversaire, le 7 avril étant le début du génocide à grande échelle. Comme en cette année 2008, je ne serais plus présent au Rwanda au mois d'avril, je prend un peu d'avance pour vous présenter un autre haut lieu touristique du Rwanda. C'est aussi parmi les dernières visites du Rwanda que je vous partagerais depuis Kigali. Voilà pourquoi je veux vous parler d'une visite d'un site qui parmi tout ce que j'ai découvert au Rwanda m'a le plus marqué. Cela peut vous paraître un peu étrange et heurter certaines sensibilités d'aborder un tel sujet comme au revoir, mais finalement, les conséquences du génocide, c'est ce qui a fait mon quotidien durant mon séjour au Rwanda et c'est ce qui est la principale raison du travail du CICR au Rwanda.

Depuis Kigali, vous prenez la route du Sud vers Butare. A Butare vous bifurquez vers l'ouest en direction de Cyangugu et la frontière avec Bukavu en la République Démocratique du Congo.

Paysage de Murambi

Paysage de Murambi   Paysage de Murambi

Les bâtiments du mémorial

A une heure de Butare et avant d'entrer la forêt de Nyungwe, vous traverserez la ville de Gikongoro. C'est ici que se trouve le mémorial de Murambi.

 

En avril 1994, alors que les massacres des Tutsis avaient commencé, de nombreux habitants de Gikongoro menacés ont trouvé refuge dans une église. Sur suggestion des autorités qui leur dirent qu'ils n'étaient pas en sécurité dans l'église, environ 65'000 personnes se déplacèrent alors juste en dehors de la ville, dans les bâtiments de l'Ecole Technique de Murambi.

 

Cette école technique étaient dans les derniers jours de sa construction, donc tous les locaux étaient vides pour accueillir ces déplacés et était censé être une meilleure protection.

 

Les bâtiments du mémorial  Les bâtiments du mémorial

Les bâtiments du mémorial  Les bâtiments du mémorial

 

Dans l'enceinte de cette école se trouvait également un contingent militaire français de l'opération Turquoise, censé créer une zone humanitaire sécurisée. Le drapeau français se trouvait planté entre deux bâtiments. A l'arrière, les soldats jouaient au Volley-ball.

Ici se trouvait le drapeau français  Les soldats français jouaient au Volley ici, sur les fosses communues

 

  En prison?

En fait, ce lieu et cette sécurité apparente n'étaient qu'une ruse des autorités Hutu pour massacrer les Tutsis avec plus d'efficacité.

  

Le 18 avril, les Interahamwe (génocidaires) arrivèrent, armés de machettes et gourdins. Les déplacés étant plus nombreux, ils arrivent à repousser l'attaque. Mais au matin du 21 avril, ce sont des bus entiers de meurtriers et soldats qui arrivent, les soldats français disparurent du site mystérieusement. En seulement 48 heures, on estime que plus de 40'000 personnes ont été massacrées dans ce lieu. 15'000 s'enfuirent de par les collines pour trouver refuge dans une église quelques villages plus loin. Mais ce ne fut qu'un répit de courte durée, car leur cachette fut découverte et ils furent également massacrés le lendemain. Seul une vingtaine de personnes purent s'enfuir sans être découvertes, et 4 personnes survécurent car laissées pour mortes sur le site.

 

 

Dès le lendemain des massacres, les meurtriers sont arrivés avec des bulldozers pour créer des fosses communes et y jeter les cadavres, après avoir pris soin de les dépouiller de leurs plus beaux habits, bijoux et autres pièces de monnaie. Quelques jours après, les militaires de l'opération Turquoise sont revenus sur le site reprendre leur position et retrouver leur terrain de Volley au-dessus de la fosse commune.

Les fosses communues  Les fosses communues

 

Pour ne pas oublier, ce site fut transformé en mémorial.

Le nouveau bâtiment du musée  Le nouveau bâtiment du musée

Le nouveau bâtiment du musée

La plupart des 40'000 cadavres on reçu une sépulture digne du nom à l'entrée du mémorial.

Une sépulture digne et lieu de pélerinage  Une sépulture digne et lieu de pélerinage

Environ 800 cadavres ont été exhumés, séchés à la chaux et mis en exposition dans les salles de classe afin de ne pas oublier. On peut voir les gens avec leurs habits, leur visage montrant la peur au moment de leur mort, certains le visage écrasé par le poids des cadavres qui les ont recouverts, d'autres les mains devant le visage pour se protéger des coups...

Les victimes momifiées  Les victimes momifiées

Les victimes momifiées

Les victimes momifiées  Les victimes momifiées

 

Les habits des rescapésPour certains, les habits avaient été soigneusement collectés et sont aujourd'hui exposés à la vue des visiteurs.

 

Pour en ajouter à l'effet, la visite se fait avec des guides qui sont pour certains des survivants de ce massacre, dont l'un qui nous montre l'impact de balle sur son crâne.

 

Emmanuel

Cela peut paraître macabre de vouloir voir ce genre de mémorial, mais c'est justement l'envie des Rwandais. Ils veulent montrer à tout le monde l'horreur de ce qui s'est passé, pour que cela ne se reproduise plus.

"Plus jamais ça."

Pour voir plus de photos, visitez également : http://homepage.mac.com/stevesimonphoto/Murambi%20Memorial/index.html

 

Je pense qu'il n'y a plus besoin de vous expliquer pourquoi cette visite fut beaucoup plus impressionnante que celle du mémorial de Gisozi qui fut construit de toutes pièces près de 10 ans après le génocide. Et malheureusement, les problèmes liés au génocide sont loin d'être réglés. La guerre qui fait rage actuellement en RDC, au Nord Kivu près de Goma (dont on peut entendre les coups de feux depuis Gisenyi au Rwanda) en est en quelque sorte une continuation (les ex-génocidaires étant réfugiés dans cette région). D'actualité se trouve également la clôture du TPIR prévue pour fin 2008, avec de nombreux fugitifs encore au large. Et il ne faut pas oublier dans tout cela les rescapés du génocide qui ne reçoivent aucune compensation, tous comme les milliers d'orphelins (dont certains que le CICR aide à retrouver des membres de familles), certains livrés à eux -mêmes avec tous leurs frères et sœurs. L'article suivant devrait vous éclairer un peu mieux.

Les enfants-parents du Rwanda

Vendredi 17 Mars 2006    -    Le Monde   -    par VAN RENTERGHEM, Marion

Beaucoup d'orphelins du génocide de 1994 se sont retrouvés " chefs de famille " sans ressources pour nourrir frères et soeurs. Le gouvernement leur a construit de petites maisons

Comment pouvons-nous devenir des hommes ? " Comme chaque mois, la question est à l'ordre du jour de la réunion des " orphelins chefs de ménage " qui habitent le quartier de Kimironko, dans la banlieue est de Kigali. Ce samedi, chacun a apporté sa chaise pour s'installer sur l'herbe. Autour, de grandes allées de terre battue rouge délimitent de petites maisons en brique entourées d'arbres et de gazon. Il y a là les 84 " chefs de famille " du quartier, garçons et filles, et une partie de leurs frères et soeurs.

Les parents ont été massacrés pendant le génocide - du 6 avril au 4 juillet 1994 -, qui fit plus de 800 000 morts dans la minorité tutsie et au moins 3 millions d'orphelins. Selon les estimations officielles, plus de 85 000 enfants se sont retrouvés chefs de famille, chargés de frères, de soeurs ou de cousins. Beaucoup ont été placés dans des familles d'accueil qui ne trouvaient rien de mieux que de les exploiter comme domestiques. Alors, la plupart ont fui et se sont regroupés comme ils pouvaient, continuant à survivre de petits commerces. Recueillis chez des amis ou livrés à eux-mêmes dans la rue. Jusqu'à ce que le gouvernement leur cède une maison dans ce " village " conçu pour eux.

Plusieurs villages ou imidugudu (ensembles urbains) ont été construits à travers le Rwanda pour loger les rescapés des tueries, veuves et orphelins en particulier. La liste des laissés-pour-compte, sans domicile, est encore longue : seulement 5 % des recettes de l'Etat sont consacrées aux rescapés.

Ceux qui ont trouvé asile à Kimironko n'en mesurent que mieux leur chance. Les orphelins y vivent en vase presque clos, se débattant jour après jour pour émerger de la misère. Juste à côté, un autre groupe de maisons abritent des veuves. Deux mondes bizarrement étanches. Non par hostilité, mais parce que, quand il s'agit de survivre, on pense d'abord à soi. Les veuves ont leurs propres enfants à nourrir. Alors, les orphelins se débrouillent. Dans chaque famille, l'aîné fait office de parents.

Ils étaient enfants ou adolescents au moment du génocide, ils ont entre 14 et 30 ans aujourd'hui. Constitués en mini-sociétés, sans adultes, ils réinventent des règles, des codes. S'efforcent de vivre avec leurs fantômes et de survivre au jour le jour. Lors de ces réunions mensuelles évoquées plus haut, ils posent les questions auxquelles aucun adulte ne peut plus répondre. " Ces réunions, ce sont nos parents ", dit l'un d'eux.

Le silence se fait. " Comment pouvons-nous devenir des hommes ? ", demande Bernard, le président de l'association Tubeho - " Vivons ! " -, qui les réunit. La question concerne les filles tout autant : comment devenir autonome, comment réussir à ne dépendre que de soi-même quand on n'a plus de famille sur qui compter et qu'on ne possède rien ? Comment aller plus loin et " sortir de cette vie " ? Les doigts se lèvent. " Il faudrait trouver des champs à acheter et les cultiver de manière moderne ", suggère l'un. " Il faudrait que nous puissions nous initier au commerce ", avance un autre.

Théobald lève le doigt : " On peut faire tout cela, dit-il. Mais d'abord, il faut de toutes nos forces envoyer nos frères et soeurs à l'école. Notre pays est pauvre, il est difficile de gagner sa vie, l'école est le seul moyen de nous sauver la vie. Il faut que nous soyons éduqués pour trouver du travail, pour créer notre business, pour marcher sur nos deux pieds. " La réunion s'achève sur ces belles paroles. On évoque une prochaine livraison de vivres dans le quartier, gracieusement offerts aux orphelins par la première dame, l'épouse du président de la République, Paul Kagamé. Quelques organisations gouvernementales et associations privées assurent ainsi la survie quotidienne et la scolarisation des orphelins.

Théobald est retourné dans sa maison, à quelques rues de là. Il est le chef d'une famille de six garçons et reçoit avec gentillesse dans son salon vide. Comme dans tous les logements du quartier, il n'y a presque rien dans les pièces. Juste quelques chaises en bois et des matelas pour dormir, pas de table ni le moindre poster sur le mur. Ses frères se taisent, laissent parler " le vieux ". Ce " patriarche " n'a que 24 ans, un visage magnifique et la gravité d'un sage.

Le 14 avril 1994, à 13 heures, Théobald se trouvait en famille dans son village, à Huyé, dans la province de Butaré. Il n'est pas un détail dont il ne se souvienne. Ce jour-là, une foule de Hutus armés de machettes et de lances a commencé par mettre le feu aux maisons. Les Tutsis ont fui vers le sommet de la colline. " Les vaches, les chèvres, les gens, tout le monde était mélangé. Le lendemain matin, j'ai réussi à m'échapper avec ma famille, mais des Hutus nous attendaient un peu plus loin. Ils ont tué mon papa à coups de massue, ma maman et ma jeune soeur aussi. Elle avait un trou à la tête et les bras coupés. Mon papa avait la tête gonflée, énorme. J'ai vu mourir quatre de mes frères et soeurs, on leur a tiré dessus quand ils essayaient de fuir. Mes cinq autres frères et moi, chacun de son côté, nous avons réussi à nous réfugier au Burundi. "

Ils se sont perdus de vue, placés dans des familles d'accueil qu'ils ont fuies à la suite de mauvais traitements. Jusqu'au jour où le gouvernement, via le Fonds d'aide aux rescapés du génocide (FARG), est venu leur proposer une maison dans ce quartier d'orphelins. Théobald ne passe pas un jour sans être hanté par ces mois d'horreur extrême. Il y a l'image de ces gens croisés en chemin qui buvaient l'eau dans la rivière pleine de corps en décomposition. Et cette autre, près de la frontière du Burundi : un bébé tétant désespérément le sein de sa mère morte. Et puis ce chagrin lancinant de n'avoir pas pu inhumer ses parents qu'il a vus mourir.

Les orphelins de Kimironko ont en commun les mêmes cauchemars. Aucun ne s'y attarde, bien obligés, comme ils disent, " de se battre pour la vie ". Théobald a pu s'inscrire sur le tard dans une école d'électricité. Il part chaque matin à la chasse aux petits travaux. Sa famille ne mange pas tous les jours à sa faim, rarement plus d'un repas par jour. Mais, si une journée n'a pas trop mal rapporté, il s'autorise à acheter du sucre pour le mettre dans le thé, le matin. Grâce à lui, les plus jeunes frères peuvent aller à l'école. C'est sa fierté.

Les classes sociales ont déjà fait leur réapparition au quartier des orphelins. A peine deux ou trois ans d'existence et les écarts se creusent au sein de la misère, entre ceux qui s'en sortent et les autres qui s'enfoncent. Les filles ont plus de difficulté à trouver du travail. L'une d'elles, Mama Diane, n'en peut plus de mendier un peu de riz à ses voisins pour nourrir ses deux enfants, dont l'un est né d'un viol qu'elle a subi pendant le génocide. Sixbert, en revanche, est l'" entrepreneur " du quartier. A la nuit tombante, sa maison est l'une des rares à être éclairée. A l'intérieur, luxe suprême, les quelques chaises sont agrémentées de coussins, et la petite table, d'un napperon brodé.

Quand il est arrivé au quartier, Sixbert avait un emploi de soudeur à Kigali. Il maniait le chalumeau de l'aube à la nuit, sans avoir de quoi se payer des lunettes de protection. Ses yeux le faisaient souffrir, un médecin lui a dit qu'il devenait aveugle. Sixbert a réfléchi à sa reconversion. Il a commencé par acheter une dizaine de savons, qu'il a revendus à l'unité. Puis une dizaine de paquets de mouchoirs. Puis une dizaine de tubes de dentifrice. Dans sa maison vide, il a disposé des étagères où s'entreposent pêle-mêle toutes sortes de shampoings, bougies, bananes, cigarettes, tomates, mouchoirs jetables ou boîtes de lessive. Ainsi est née " la boutique de Sixbert ", un petit magasin dont la réputation rayonne plusieurs rues au-delà du quartier des orphelins.

A 28 ans, Sixbert n'entend pas s'arrêter là. Quand ses économies le permettront, il se lancera dans l'élevage. Pas celui des vaches, trop onéreux, mais celui des lapins. " Les lapins se reproduisent vite, explique-t-il en servant un enfant venu chercher un oignon et une cigarette. Je commencerai avec un couple. Et puis j'aurai aussi des poules, pour les oeufs. " A ce moment, Emelyne entre dans la boutique. Elle est chef d'une famille de quatre filles et n'a rien mangé depuis la veille. Sixbert lui offre un petit sac de bananes et de manioc.

" La différence entre la chef de famille que je suis et mes soeurs, explique Emelyne de ce même air grave qui marque tous ces enfants, ce n'est pas l'âge, car à quelques années près nous avons le même. La différence, c'est que chaque matin ma petite soeur me demande : "Qu'est-ce qu'on va manger aujourd'hui ?" Et moi, tous les jours que Dieu fait, je me demande : "Est-ce qu'on va manger aujourd'hui ?" "

Aux réunions de parents de l'école primaire de Kimironko, édifiée sur un terrain vague à l'extrémité du quartier, ce sont donc surtout de grands enfants qui composent l'assemblée : les frères ou soeurs chefs de famille. Les écoliers sont tous des survivants du génocide, fils ou filles de veuves ou de parents massacrés. Ils demandent souvent pourquoi, contrairement aux autres enfants, ils n'ont pas de grands-parents chez qui aller en vacances. La plupart sont suivis par des psychologues. Ils sont tristes, un peu turbulents, ont du mal à se concentrer, nous explique la directrice.

Tous sont tutsis, bien que le régime autoritaire rwandais, qui impose de force la " réconciliation nationale ", interdise désormais de se désigner par son ethnie. L'histoire du Rwanda et " les génocides du XXe siècle " font partie du programme. Les enfants découvrent la Shoah, s'étonnent des similitudes entre le génocide juif et ce qu'ils ont vécu, se consolent de n'être pas "seuls au monde". Une question revient sans cesse chez les petits. "C'est quoi la différence entre un Hutu et un Tutsi?"

Marion Van Renterghem

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