La Gacaca

Scène de vie hebdomadaire au Rwanda
(Extrait du journal Le Monde, Mercredi 7 Decembre 2005 par VAN RENTERGHEM) :

Rwanda : les faux réconciliés du génocide

C 'est dimanche à Kimironko, un quartier de l'est de Kigali. Comme chaque semaine, jusque dans les collines les plus reculées du Rwanda, la rumeur publique diffuse l'information du lieu et de l'heure. Tous les habitants de la commune sont tenus d'assister à la gacaca (prononcer gatchatcha) : littéralement, au "tribunal sur gazon".

L'Etat rwandais a réinventé cette justice populaire traditionnelle pour juger les auteurs du génocide. A la manière des anciens qui résolvaient leurs conflits en palabrant sous l'arbre avant d'aller boire ensemble de la bière de banane, les gacaca actuelles confient le soin de juger les tueurs à la population, via des juges élus parmi elle. Les relations de voisinage rendent difficile le mensonge et incitent aux aveux.

Ce dimanche, à Kimironko, c'est à 15 heures, sur le terrain vague qui fait face au bureau du district. On attend. En Afrique, l'horaire a la patience d'attendre ceux qui tardent à l'honorer. D'un pas nonchalant, des habitants surgissent de toutes parts au compte-gouttes et s'installent sur l'herbe. A 16 h 30, ils finissent par être deux cents. Leur groupe coloré domine les collines à perte de vue. Une brise apporte des odeurs de menthe.

Des tables et quelques bancs sont installés au milieu du champ jonché de pins et d'eucalyptus. Sans se presser, les habitants prennent place où ils peuvent. Face à eux, derrière les tables, s'asseyent les 9 inyangamugayo : les "hommes intègres" (4 femmes et 5 hommes) élus par la population locale, généralement parce qu'ils sont sages et lettrés. Ils portent en bandoulière des écharpes aux couleurs du Rwanda : bleu, vert, jaune.

Une minute de silence est d'abord observée en hommage "à nos frères, soeurs et parents victimes du génocide". Puis un premier accusé émerge de la foule et se présente devant les "hommes intègres". C'est un ancien prisonnier, en liberté conditionnelle depuis deux mois. Il tourne vers l'assemblée son regard tourmenté et reste là, debout, entre les juges et la petite foule sagement réunie. "A tous, je demande pardon, commence-t-il. Je vais vous dire ce que j'ai fait."

C'était ici même, à l'endroit précis où se tient la gacaca. "L'attaque" avait commencé, ordonnée par on ne sait qui. Des Tutsis tentaient de s'échapper. L'accusé ne s'encombre pas de mots : "Il y avait une maman qui s'enfuyait. Alors on est tous allés vers elle et on lui a coupé la tête."

Murmure dans l'assemblée. L'accusé reprend, impassible : "Il y avait aussi un bébé mort. Je me suis approché pour le voir mais ce n'est pas moi qui l'ai tué. Voilà tout ce que j'ai fait."

Un doigt se lève dans la foule silencieuse. L'un des "hommes intègres" lui donne la parole. "Tu n'es pas clair. L'enfant mort, tu ne l'as pas achevé ? Et la maman, c'est toi qui l'as tuée ?

— Je n'ai pas tué l'enfant. Pour ce qui est de la maman, je lui ai donné un coup de machette sur le cou. Mais c'est un autre qui a fini de lui couper la tête.
— Houh ! murmure l'assemblée, aussitôt interrompue par un "homme intègre" :
— Ne le huez pas, ordonne celui-ci. Nous notons toutes ses paroles. S'il se contredit, ce sera dans son dossier.
— Vous laissez les tueurs en liberté, s'indigne une femme à voix haute. Ce n'est pas une justice !
— Tu te promènes toujours avec ta machette ? ironise un autre.
— Non, répond l'accusé, inquiet.
— Quelles armes avais-tu avec toi ?
— Une machette et un marteau.
— Tu n'es pas clair. Tu es connu ici. Beaucoup de gens t'ont vu avec ta machette pleine de sang frais. Tu n'as pas pu tuer seulement cette maman. Dis-nous combien de Tutsis tu as tués, et qui.
— Je vous dis que j'ai pourchassé, tué, pillé. D'ailleurs, l'un des tueurs qui m'accompagnaient est ici, dans l'assemblée." Le tueur désigné se montre ouvertement au public, dans le silence. "C'est bon, tu viendras témoigner plus tard", lui dit l'"homme intègre".)
"Tu ne dis pas la vérité ! lance à l'accusé un autre homme dans la foule.
— Si j'oublie des choses, répond celui-ci d'un ton monocorde, vous pouvez me le dire."

L'accusé signe sa déposition et regagne les rangs, dans la foule mélangée des rescapés et des bourreaux. Aucune présence policière. Personne n'a l'idée de le lyncher ni même de l'interpeller. Il sera jugé plus tard, lors d'une prochaine gacaca, lorsque la phase dite de "collecte d'informations" sera achevée.

Ce dimanche, d'autres accusés viennent se présenter. La nuit tombe. Peu à peu, l'assemblée perd de sa densité. Par petits groupes, les habitants de la commune se dispersent pour regagner leur maison. Leur tranquillité est inouïe.

La gacaca, en apparence, est un exemple de civilisation avancée : pas de vengeance ni de rage, mais une parole calme en guise de catharsis. L'écrivain Jean Hatzfeld s'est interrogé sans fin sur la résignation des victimes comme sur l'impassibilité des tueurs, "leur déconnexion du monde qu'ils ont ensanglanté".

Formellement, la politique de "réconciliation nationale" imposée par le régime autoritaire rwandais a bien refermé le couvercle. L'ethnie n'est plus mentionnée sur la carte d'identité. Les mots "hutu" et "tutsi" sont même bannis du vocabulaire. A leur sortie de prison, les anciens tueurs retournent dans leur village comme si de rien n'était, cultivant les champs et se rendant à l'église avec les rescapés, dont ils ont parfois décimé une partie de la famille.

C'est compter sans les erreurs judiciaires que les "hommes intègres", juges non professionnels, n'ont pas les moyens d'éviter. C'est compter sans cette tradition rwandaise de soumission et d'obéissance qui laisse la population à la merci d'un nouveau caprice idéologique de ses gouvernants. C'est compter, enfin, sans ce très vieux dicton rwandais : "Je sais que tu me hais, mais je ne te le dis pas. Tu sais que je le sais, mais tu ne me le dis pas."

Les rescapés se résignent. "Quand on a violé ta mère et découpé ton frère sous tes yeux, dit l'un d'eux, il n'y a pas de pardon possible. La haine est là. Et, pourtant, il faut bien vivre ensemble. Que pouvons-nous faire d'autre ? Nous sommes fatigués. Il faut en finir."

Tous se savent unis par ce destin : condamnés à vivre ensemble dans les limites étroites d'un pays de 8 millions d'habitants et de 26 338 kilomètres carrés, où les Tutsis et les Hutus, majoritairement catholiques, sont aussi humainement liés que géographiquement imbriqués. Où des rescapés sont encore menacés, parfois assassinés par d'anciens prisonniers revenus sur leur colline. Combien de générations faudra-t-il pour effacer la haine, la peur et la possibilité que tout recommence ?


Comme beaucoup ont été impressionnés par le premier article sur les juridictions Gacaca, je me permets de vous en donner un peu plus de détails.

Les tribunaux semi- traditionnels gacacas ont été créés en vue de vider le lourd contentieux du génocide de 1994 qui a fait, selon Kigali, près d'un million de morts, essentiellement au sein de  la communauté tutsie. Ces gacacas étaient avant la justice traditionnelle « sur le Gazon » du Rwanda.

La plupart des 10.000 juridictions semi- traditionnelles gacacas en sont actuellement à la phase d'instruction consistant à collecter les informations en rapport avec le génocide : victimes, dégâts matériels, responsables présumés. Seules 118, dites "pilotes" ont commencé en mars 2005 les procès proprement dits. Les juges de ces tribunaux inspirés de la tradition rwandaise ne sont pas des hommes de droit mais des personnes désignées au sein de la communauté en raison de leur intégrité, les « inyangamugayo », en langue rwandaise. Ils font leur travail à titre bénévole.

Selon le nouveau découpage administratif (décidé en conseil des ministres le 27 décembre 2005, annoncé à la population le 2 janvier 2006, mis en place le 3 janvier 2006, et ici pas de longs pourparlers ni de référendum possible), le Rwanda est divisé en 4 provinces rurales contre 11 provinces auparavant. La ville de Kigali restant une entité en elle-même. Chaque province est divisée en districts composés chacun d'un certain nombre de secteurs. Le nombre des districts du Rwanda est réduit de 106 à 30 tandis que celui des secteurs passe de 1546 à 416. Le nombre des cellules - la plus petite entité administrative- reste inchangé, soit 9. 165. Il existe une juridiction gacaca au niveau de chaque cellule et deux au niveau du secteur (mais ça c'était avant la nouvelle découpe administrative, maintenant il faudra voir comment se feront les fusions). Les tribunaux gacacs de cellules jugent les auteurs de pillages et de destructions de maisons et d'autres biens tandis que les juridictions de secteurs connaissent des cas de meurtres. Donc si en vous promenant au Rwanda, vous croisez des petits hommes roses, ne soyez pas surpris. Ce sont des prisonniers qui se rendent aux procès Gacaca ou qui effectuent des travaux d'intérêt public.

Les jugements rendus par les gacacas de cellule ne sont pas susceptibles d'appel. Une personne condamnée par une juridiction gacaca de secteur peut introduire un recours devant l'instance d'appel de secteur.

Ces juridictions semi- traditionnelles ne sont pas compétentes pour les accusés classés dans la catégorie des planificateurs, des organisateurs ou des superviseurs du génocide ou des auteurs de viol. Toutefois, le département de gestion des juridictions Gacaca mène actuellement des consultations sur une proposition d'amendement de la loi régissant les juridictions gacacas qui élargirait la compétence de ces dernières à toutes les catégories de suspects de génocide. La loi organique sur les juridictions gacacas a connu plusieurs amendements depuis son adoption en 2001.

Ces juridictions devraient permettre la liquidation des procès du génocide en 8 ans (au lieu de 100 ans par la justice traditionnelle).

Les détenus, une fois condamnés, purgent leur peine en prison. Mais il existe aussi une méthode de semi-liberté après avoir purgé une partie de sa peine ou reconnu son crime : les Travaux d'intérêt général (TIG).

Divergences au sujet de l'utilité des Travaux d'intérêt général

(Iwacu1.com 09/01/2006) Carte Visiteur TPIR

Les Travaux d'intérêt général (TIG) à l'encontre des auteurs du génocide rwandais constituent pour le gouvernement un moyen de réconcilier et de reconstruire la nation. Mais des victimes du génocide estiment que cette peine ne peut jamais compenser les crimes sauvages commis lors des tueries de 1994.

"Comment voulez-vous que je cohabite encore avec ces tueurs qui ont exterminé ma famille et qui bénéficient aujourd'hui de l'amnistie du gouvernement ?", s'indigne Emilienne Mukabutera, une rescapée du génocide, originaire de la province de Gitarama.

Mukabutera a perdu son mari et ses six enfants lors du génocide de 1994. Ils ont tous été massacrés sous ses yeux. Elle-même a été violée par des miliciens Hutus dit "Interahamwe" dont certains sont des voisins qu'elle connaissait bien.

Elle a échappé au massacre parce qu'elle a accepté d'épouser l'un d'eux, qui ironisait en disant "qu'il voulait savourer les femmes arrogantes d'ethnie Tutsi".
En janvier 2000, la présidence de la République du Rwanda ordonnait la libération provisoire de tous les suspects du génocide qui ont avoué leurs crimes et accepté de témoigner devant les juridictions populaires, les Gacaca.
Les condamnés aux TIG ou "tigistes" comme on a l'habitude de les appeler au Rwanda, sont estimés à 896.

"Donner à un criminel une punition pour construire une maison ou faire tous autres travaux restent insignifiants à mes yeux. Il faudra lui infliger une peine comparable au crime qu'il a commis", suggère Mukabutera.

Elle estime que le tueur "blanchi de ses crimes" risque de venir l'assassiner elle-même après avoir purgé sa peine.

"C'est ridicule ce que fait la justice rwandaise. Il me semble outrageux de blanchir un criminel en le condamnant à de simples travaux de construction. Il valait mieux leur accorder la liberté au lieu d'humilier ainsi les survivants du génocide", commente Bosco Munyemana, un jeune rescapé du district de Kabagari, province de Gitarama.

Munyemana est un étudiant dont le père a été sauvagement tué à l'arme blanche par des miliciens Hutus, tout comme l'ont été des milliers de familles tutsies déchiquetées à l'arme blanche par leurs voisins Hutus appuyés par des miliciens et des éléments des ex-Forces armées rwandaises (FAR).

Selon les estimations de l'association rwandaise qui plaide en faveur des rescapés du génocide de 1994, environ 1.347.000 civils, en grande majorité de l'ethnie Tutsi et des Hutus modérés de l'opposition, ont été les victimes de cette tragédie.

La ministre rwandaise de la Justice, Edda Mukabagwiza, qui coordonne pour le gouvernement les TIG depuis leur instauration en septembre 2005, justifie l'utilité de ces travaux par leur contribution au programme de développement national.

L'approche des TIG, selon Mukabagwiza, est qu'ils peuvent faciliter d'autres programmes de formation des prisonniers en matière d'éducation civique, des droits de l'homme, d'histoire du Rwanda etc.

"Cette démarche permettra en outre aux 'tigistes' d'acquérir de nouvelles techniques professionnelles en vue de faciliter leur réintégration sociale", renchérit Mukabagwiza.

Marie Jeanne Kantengwa, dont le mari a été condamné aux TIG pour trois ans, admet que les criminels doivent être châtiés, certes, mais elle estime que les TIG sont une autre forme d'esclavage mise en place par le gouvernement pour pénaliser encore les Hutus, auteurs du génocide.

"Nous aurions préféré qu'ils soient maintenus dans les prisons au lieu de servir d'esclaves. Ces travaux ne vont rien générer pour la survie de leurs familles", ajoute anxieusement Kantengwa. Elle s'est mariée en 2001 à un homme condamné pour sa participation au génocide.

Certains 'tigistes' demandent également aux autorités rwandaises de leur accorder une amnistie afin qu'ils puissent aller s'occuper de leurs familles.

"Nous avons suffisamment compris notre méfait. C'est pourquoi nous avons accepté de subir le châtiment des TIG", déclare Augustin Bizimana, qui a pris part aux massacres perpétrés dans son village, Kinigi, province de Ruhengeri.

Le secrétaire exécutif des TIG, Emmanuel Twagirumukiza, informe la presse qu'il existe actuellement deux camps de solidarité pour l'exécution des TIG : le camp de Nyanza et celui de Ruyumba où les travaux consistent à concasser des pierres utilisées particulièrement pour le pavage des rues.

Les TIG étant considérés comme des travaux exécutés pour assurer le développement national, le secrétaire des TIG est chargé de superviser le déroulement de ces travaux et assurer la coordination avec d'autres instances nationales. Cette instance travaille sous la tutelle du ministère de la justice, la ministre étant la présidente des TIG.

Twagirumukiza, visitant le camp de Ruyemba en compagnie de la presse, a rappelé que les TIG constituent un châtiment institué par la loi.

"Lorsque vous avez été libérés, c'est sûr que vous étiez au courant de ce que vous alliez participer aux TIG. Sachez que vous êtes en train de purger la peine qui vous été infligée par la loi rwandaise", explique-t-il aux condamnés.

Les camps de solidarité ont pour objectifs de regrouper des hommes et des femmes de différentes catégories sociales (étudiants, dirigeants, prisonniers libérés, ex-combattants, etc.) pour leur dispenser des cours d'éducation civique, de patriotisme, de bonne gouvernance, d'histoire du Rwanda, et parfois, de techniques de défense.

Toutes ces actions entrent dans le cadre des initiatives de réconciliation et de reconstruction nationale, au regard des conséquences du génocide de 1994.

Le camp de Ruyumba, par exemple, compte au total 778 'tigistes'. Parmi eux, on compte six femmes et une dizaine de personnes du troisième âge, de 60 à 81 ans.

Grâce à l'activité de concassage de pierres, par exemple, le Fonds d'entretien des routes (FER) du Rwanda est en mesure de faire des voies pour le bien de toute la nation. Ce fonds vient de passer commande de 12 millions de pierres pour paver toutes les rues de Kigali d'ici à 2008, informent les responsables des TIG.

Outre le concassage des pierres, les TIG portent également sur la mise en place et la rénovation d'infrastructures de base comme les routes, les écoles, les hôpitaux et la construction de citernes de stockage d'eau de pluie. Ils consistent par ailleurs à exécuter des travaux de lutte anti-érosive, lutte contre la déforestation et la construction de maisons d'habitation pour des groupes vulnérables tels que les orphelins et les veuves.

Certains 'tigistes' quant à eux conviennent que la peine qui leur a été infligée peut être perçue comme une grâce du gouvernement. "Pour ceux qui veulent comparer les TIG à l'esclavage, cela prouve qu'ils veulent banaliser la gravité des actes posés", déplore l'un d'eux, Elias Bagirubwira, âgé de 70 ans.


Mission difficile pour les juridictions Gacaca, selon une évaluation de ASF-Belgique

TPIRArusha, le 21 avril 2006 (FH) – L'Association internationale Avocats sans frontière (ASF-Belgique) estime que les juridictions Gacaca, chargées de juger les auteurs présumés du génocide de 1994, sont confrontées à un travail difficile qui pourrait mettre en péril la réussite du processus de réconciliation et la lutte contre l'impunité au Rwanda.

Dans un rapport rendu public en février dernier portant sur la période de mars à septembre 2005,  ASF constate que « dans la grande majorité des juridictions observées, ont été constatées de réelles difficultés pour les [juges] à cerner le débat et à poser les questions essentielles pour dénouer les faits, faire émerger la vérité, et partant, apprécier précisément la responsabilité ou l'absence de responsabilité individuelle de l'accusé ».

Basée sur la justice populaire participative, les juridictions Gacaca ont été créées il y a plus de trois ans pour vider le lourd contentieux du génocide et contribuer à la réconciliation nationale.

Les juges qui siègent dans ces tribunaux, connu en Kinyarwanda sous l'appellation Inyangamugayo, ne sont pas des juristes professionnels, mais des « sages » élus au sein de la communauté pour leur « intégrité ».

Ils subissent une formation de base qui dure généralement quelques jours. La question qui se pose est de savoir si le peu de connaissances acquises à la hâte peuvent leur permettre de mener des débats afin de dénouer le vrai du faux.

De l'avis d'ASF, l'origine des difficultés relevées dans ces tribunaux populaires rwandais « réside …en grande partie dans les limites de compétences et d'expériences des (juges), que leur bonne volonté ne peut suffire à compenser, dès lors qu'ils sont investis de la charge et de la responsabilité la plus lourde qui soit, à savoir juger les crimes de génocide et crimes contre l'humanité ».

Aveux

Les juridictions Gacaca encouragent les accusés à passer aux aveux pour bénéficier d'une réduction de peine et épargner du temps que dureraient les procès.

ASF estime cependant que  le seul fait de l'aveu ne peut suffire à établir la culpabilité du prévenu qui bénéficie de la présomption d'innocence jusqu'à l'issue du jugement.

Le rapport relève un certain nombre de vices qui entachent les aveux et compliquent davantage le travail des juges qui se fondent sur ces informations pour tirer leurs conclusions sur le sort de l'accusé.

Il arrive en effet, souligne le document, que des accusés fassent des aveux partiels, s'attribuent des délits mineurs, disculpent d'autres prisonniers ou d'autres personnes, ou accusent des individus décédés, en exil ou avec lesquels ils sont en conflit.

De ce fait, ASF estime que les témoignages obtenus des accusés eux-mêmes « sont toujours une source d'information problématique, sujette à caution ». Elle dénonce même l'existence d'un « marché des aveux » résultant d'une corruption qui régnerait « entre l'intérieur et l'extérieur des prisons » où les détenus sont payés pour accuser ou innocenter. D'où la difficulté de s'assurer de l'authenticité des aveux.

Témoins

Les juridictions Gacaca s'inspirent des assemblées traditionnelles rwandaises lors desquelles les sages du village réglaient des différends assis sur le gazon (Gacaca, en Kinyarwanda).

ASF a noté «une certaine lassitude et partant une nette diminution du public présent dans certains endroits » où se tiennent les séances Gacaca. Le constat étant que les activités des Gacaca demandent de plus en plus du temps à la population  «dont l'activité primordiale consiste à assurer sa propre subsistance».

Même dans des situations où la population répond présente à ces rendez-vous populaires, le rapport fait un distinguo entre la notion de présence et celle de participation.

« Dans de nombreuses audiences, si la population présente est nombreuse, elle paraît réticente à s'exprimer. La parole n'y circule pas toujours librement et aisément. »

Cette résistance serait liée au manque de confiance, au souci d'éviter des problèmes, ou au refus de dénoncer des parents ou des proches, par la peur des représailles.

Le rapport relève par ailleurs que certaines juridictions n'hésitent pas à prononcer des condamnations pour faux témoignages, « sans débats ni procès », ce qui a pour effet « d'inhiber la parole de témoins potentiels ».

Depuis leur création, seuls 10% des tribunaux Gacaca, ont commencé à siéger. Seules 6000 personnes environ ont été jugées. La plupart des gacacas, en sont encore aux phases d'instruction Plus de 10.000 tribunaux ou siègeront environ 200.000 juges devraient commencer leurs procès au mois de mai.


KilimanjaroEt afin de ne pas être trop dépaysé pendant mes vacances, j'ai décidé de passer mes vacances en Tanzanie, avec une première escale à Arusha, au pied du Kilimanjaro afin de participer à une audience du TPIR. La ville d'Arusha est très liée à l'histoire du Rwanda. Avant même les événements de 1994, Arusha fut le lieu des pourparlers en vue d'accords de paix dès 1992 entre les rebelles du FPR et le gouvernement rwandais de l'époque. Les derniers accords de paix, Arusha V, sont signés le 4 août 1993 mais bafoués peu après. Au soir du 6 avril 1994, en rentrant d'Arusha, l'avion du président rwandais Habyarimana est abattu au dessus de Kigali . Ce sera le détonateur de 100 jours d'enfer. Une fois le calme rétabli, Arusha gardera sa place dans l'histoire rwandaise, puisque la ville accueillera dès fin 94 (résolution 955 de l'ONU adoptée le 8 novembre 1994) le Tribunal pénal international pour le Rwanda, avec pour mission de juger les exactions commises au Rwanda durant l'année 1994. Après des débuts difficiles, les premiers suspects sont extradés au printemps 1996 dans la banlieue d'Arusha. Le premier jugement a été rendu le 2 septembre 1998. Le procès le plus attendu est en cours. Il s'agit du procès du colonel Théoneste Bagosora, considéré comme le cerveau du génocide. Il fut arrêté au Cameroun en mars 1996 et transféré au TPIR en janvier 1997.

Ce tribunal est fortement critiqué par les autorités de Kigali pour sa lenteur (d'ici fin 2008, il aura coûté plus d'un milliard de dollars de fonctionnement, pour seulement environ 25 condamnations et encore une vingtaine d'affaires en cours). Alors que d'autres le critiquent pour ne pas juger les délits commis par les ex-FPR, actuellement au pouvoir à Kigali. Comme vous pouvez le constater dans l'article qui suit, les conditions de traitement des détenus sont aussi fortement critiquées, vis-à-vis des conditions de détention des nombreuses mains qui ont fait le sale boulot et qui sont enfermées au Rwanda.

FONDATION HIRONDELLE - AGENCE DE PRESSE HIRONDELLE A ARUSHA
TRIBUNAL PENAL INTERNATIONAL POUR LE RWANDA
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TPIR/ DETENUS
LES BEAUX ATOURS DES PRISONNIERS DU TPIR  (Magazine)

Arusha, 31 mars 2006 (FH) –   Les prisonniers du tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), théoriquement indigents, arborent dans les salles d'audience des vêtements qui les font ressembler à des membres honorables de conseils d'administration voir parfois à des gravures de mode.

"Où est donc le célèbre accusé?", se demandait l'autre jour un jeune touriste européen, venu assister, entre deux safaris, au procès de Théoneste Bagosora, l'homme présenté par le procureur du TPIR comme la pièce maîtresse du génocide de 1994.

Le colonel Bagosora, est au fond de la salle, reconnaissable, non seulement, à son visage rond, joufflu mais à son impeccable costume croisé qui rappelle le directeur de cabinet qu'il fut avant de partir en exil en juillet 1994.

Les Rwandais en visite au TPIR ont encore plus de difficultés à reconnaître les détenus du TPIR. Alors que dans les prisons rwandaises, les détenus portent tous l'habit rose, au centre de détention du TPIR, chacun porte l'habit de son choix, aux frais du tribunal. Des beaux costumes de Protais Zigiranyirazo, beau-frère de l'ex-président Juvénal Habyarimana à la gandura du journaliste Hassan Ngeze, en passant par l'umukenyero ( tenue nationale des femmes rwandaises) de Pauline Nyiramasuhuko, ex- ministre de la famille et de la promotion féminine.

TPIRAlors qu'à Kigali, l'évêque de Gikongoro, Mgr Augustin Misago, a comparu en chemise et short roses, comme le commun des détenus, à Arusha, l'abbé Athanase Seromba change de veston à chaque audience.

   A leur arrivée au centre de détention des Nations Unies, aprés leur arrestation ou leur reddition, tous les détenus se déclarent indigents. C'est ainsi que leur frais d'avocats sont pris en charge par les Nations Unies. Leur frais annexes aussi.

   Selon l'article 21 du « règlement portant régime de détention des personnes en attente de jugement ou d'appel devant le tribunal ou détenues sur ordre du tribunal », « les détenus peuvent porter leurs propres vêtements civils si, de l'avis du commandant (de la prison), ils sont propres et appropriés ». Le même article dispose que « tout détenu indigent reçoit un trousseau civil approprié et suffisant aux frais du tribunal ».

L'article suivant stipule que « tous les vêtements doivent être propres et maintenus en bon état ».

Selon un des responsables du centre de détention du TPIR qui a requis l'anonymat, le tribunal paye costumes, chemises, chaussures de sortie ou de sport, sous-vêtements. Leur renouvellement ne se fait que lorsque c'est vraiment nécessaire, précise ce responsable.

Les vêtements sont achetés à Arusha, où siège le TPIR ou à Nairobi, la capitale kenyane. Même si le tribunal achète des habits pour tous les détenus, certains d'entre eux s'achètent des vêtements ou en reçoivent des membres de leurs famille. Selon cette source, certains des vêtements reçus par les prisonniers de leurs parents ou amis ne viennent pas de n'importe où. Ainsi Bagosora reçoit parfois des costumes et des cravates dernier cri d'Europe. Pour venir témoigner il arborait une cravate rose de soie visiblement sortie de chez un grand couturier.

Le centre de détention du TPIR héberge actuellement 60 personnes, dont d'anciens ministres, d'ex- officiers généraux, des hommes d'église mais aussi quelques personnes de moindre envergure.


Voilà donc comment, à événement exceptionnel, on prend des mesures exceptionnelles. Les années à venir vont donc être cruciales dans le bon déroulement de ce processus, où il faudra éviter tout dérapage et règlement de comptes personnels. Cela permettra aussi de réduire la population des prisons, par de nombreuses libérations. Mais ce processus entraîne aussi de nouvelles arrestations suite à ce qui se dit dans les Gacaca, même 12 ans après les faits. Ce risque d'arrestation fait qu'encore aujourd'hui des personnes fuient le Rwanda pour éviter la justice. De même tous ces gens qui sortent de prisons ne vont faire qu'augmenter le taux de chômage, déjà catastrophique dans ce pays.

Bref, on n'est pas encore sorti de l'auberge et les effets du génocide font toujours partie du quotidien.

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