La traversée du désert

Alors que l'automne montre le bout de son nez (les températures à Amman commencent à descendre sous les 20 degrés la nuit), j'ai décidé de profiter encore un peu du chaud. Fin Septembre 2011, je me suis envolé pour Basra, la principale ville du Sud de l'Irak, à la frontière avec le Koweït et l'Iran. Là les températures frisent encore 40-42 degrés la journée. Cette ville se trouve non loin de l'endroit où voilà un mois les troupes américaines de combat ont quitté l'Irak.

Après avoir travaillé deux jours dans notre bureau CICR, j'ai ensuite pris la route pour notre sous-délégation de Najaf, à 6 heures de route vers le Nord (et plus de 400 km). En survolant l'Irak avec l'avion CICR, je n'avais vu principalement que du sable et des cailloux, le Tigre et l'Euphrate exceptés. Ils sont donc où tous ces puits de pétrole dont tout le monde parle tant et qui attise les convoitises. Et bien je les ai vus en quittant Basra. En sortant de la ville, dans la brume de sable du lointain, on aperçoit une dizaine de hautes tours crachant du feu. Et par endroits, arrivant vers l'autoroute, des tuyaux semi-enterrés dans le sable. Ces derniers passent alors sous la route, et continuent vers le Sud en direction de la Mer. Mon chauffeur de Basra me dit alors que de tout cet or noir, ils n'en voient rien. Le pétrole sort du puits, passe dans ces tuyaux et fini directement dans les tankers en mer. Bien sûr le gouvernement se sert au passage. D'ailleurs Basra n'a rien d'une ville moderne avec de l'argent à profusion. L'électricité est aléatoire, les rues sont sales, les bâtiments poussiéreux. Mais on sent que malgré les deux Guerres du Golfe, la vie quotidienne reprend le dessus et la ville reprend peu à peu des couleurs.

En continuant la route, on rejoint l'autoroute reliant le Koweït à Bagdad. Près de 8 après, je vais faire le trajet que les forces de la coalition ont fait pour faire tomber Saddam Hussein. Sur les 6 heures de trajet, plus de 3 heures de route sont à travers le désert. Alors qu'avant les guerres du Golfe, cette région avait de nombreux palmiers, ils sont inexistants aujourd'hui, les habitants les ayant coupés pour le bois, afin de parer aux restrictions de l'embargo international. Pendant plusieurs centaines de kilomètres, on ne verra plus que des cailloux et du sable. Plus aucun village, l'autoroute ayant été construire en dehors de toute zone habitée. Cependant, à l'époque de Saddam, cela devait être très fréquenté, car de nombreuses aires de repos sont visibles (ou du moins ce qu'il en reste après que les habitants aient volé toutes les protections et glissières en métal pour la revente).

Aujourd'hui, sur ces aires de repos et surtout sous tous les ponts, c'est l'occasion d'installer un check-point de l'armée ou de la police (parfois seulement une voiture armée, avec 2 hommes crevant de chaud sous le soleil irakien, parfois un petit cabanon). Alors qu'il y un peu plus d'une année il était déconseillé de prendre cette route, car utilisée par les nombreux convois militaires et les attaques s'y déroulant, c'est aujourd'hui un axe plus sûr. De notre trajet de 6 heures, je n'ai croisé qu'un petit convoi de 6 véhicules américains (alors qu'avant la moyenne était plutôt de 20-30 véhicules armés) ainsi qu'un convoi d'une vingtaine de camions civils de marchandises escortés par des gardes armés.

Après presque 2 heures de route depuis Basra, on parcourt pendant environ 5 kilomètres, un immense mur de sable de plusieurs dizaines de mètres de haut. C'est en fait Saddam qui avait fait construire ce mur pour protéger une grande base militaire et un aéroport de la route principale (voir sur Google Earth juste à côté de Ur). A leur arrivée, les Américains n'ont eu qu'à se servir des infrastructures, bases toujours utilisées aujourd'hui. A la fin du mur, à l'entrée de la base, je peux distinguer les tombes royales d'UR, datant de 5000 ans environ (http://fr.wikipedia.org/wiki/Ur_(M%C3%A9sopotamie). Juste à côté du complexe d'Ur se trouve soi-disant la maison de naissance d'Abraham (http://fr.wikipedia.org/wiki/Abraham).

Ce qui m'a le plus impressionné tout au long de ce trajet, c'est de faire une telle distance sans traverser de zone habitée, excepté par-ci par-là un petit étal pour les routiers ou des chameliers et leur campement. Autrement ce n'est que sable et cailloux à perte de vue, et cette brume de sable avec la chaleur. A mi-chemin, un peu de changement dans le paysage, l'espace de quelques secondes: un pont et on traverse l'Euphrate. Peu après nous nous arrêtons dans un des rares restaurants pour la pause de midi. C'est là que nous rejoignons les autres voitures arrivées du Nord et qui vont prendre le relais pour me conduire jusqu'à ma destination finale.

Pendant une heure, les cailloux disparaissent presque et ce n'est plus que du sable. Ensuite des herbes folles et un peu de végétation apparaît. L'eau souterraine fait son travail, au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la destination finale et que nous rejoignons à nouveau l'Euphrate. Ce que les forces de la coalition ont mis plusieurs jours pour parcourir, je l'ai fait en une journée. Et voilà Najaf qui s'ouvre à mes découvertes (mais cette histoire sera pour une autre fois, lorsque j'aurai eu plus de temps pour découvrir cette ville, si j'y retourne une fois). Après avoir passé deux jours à Najaf, j'aurais dû reprendre l'avion CICR pour Amman. Malheureusement, en raison de la brume de sable qui réduit trop la visibilité, l'aéroport (inauguré en juillet 2008, sur les restes d'une ancienne piste militaire) restera fermé (car à Najaf, c'est encore du vol à vue et non pas aux instruments, pour des questions politiques). Mon avion passera haut dans le ciel sur nos têtes, volant de Basra directement sur Bagdad. Donc le plan B (pour éviter que deux jours plus tard l'aéroport soit toujours fermé) a consisté à reprendre la voiture en direction de Bagdad pour prendre l'avion durant la rotation suivante.

Le lendemain au petit matin, je reprends donc la route pour près de 200 kilomètres vers Bagdad, via Hilla. Pourquoi je vous parle de Hilla, c'est parce que juste à côté se trouve une des 7 merveilles du monde antique (http://fr.wikipedia.org/wiki/Sept_merveilles_du_monde). Je vous avais parlé voilà quelques mois de la première merveille du monde qui était la pyramide de Khéops. Aujourd'hui je vous présente les Jardins suspendus de Babylone (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jardins_suspendus_de_Babylone). Bien que nombreux doutent que ces jardins aient existés, la ville de Babylone (http://fr.wikipedia.org/wiki/Babylone), à la sortie Nord de Hilla est bien réelle. En passant sur la route, on discerne très bien les deux monticules entourant le palais de Nabuchodonosor. Saddam Hussein  se considérait lui-même comme étant la réincarnation de Nabuchodonosor et avait placé l'inscription "Du roi Nabuchodonosor dans le règne de Saddam Hussein" dans les briques des murs de l'ancienne cité de Babylone durant un projet de reconstruction qu'il a initié. Il a également nommé l'une de ses Gardes Républicaines d'après Nabuchodonosor. Il a même été jusqu'à construire un troisième monticule plus haut que les deux précédents pour y faire construire un palais à son sommet, afin d'être le point le plus haut de la cité de Babylone.

Plus les kilomètres défilent, plus je ressens qu'on approche de Bagdad. En effet, la taille des check-points augmente. D'un simple rétrécissement de voies avec un véhicule, les derniers check-points sont plus sérieux, avec contrôle des pièces d'identités, détecteurs de liquides. Chaque pont surplombant l'autoroute est maintenant condamné pour faire place à un mini-campement militaire avec poste d'observation. Les postes de police et autres bâtiments officiels qu'on voit sont de plus en plus barricadés derrières de grands blocs de béton. Et par moment, sur les grandes intersections de l'autoroute périphérique, c'est même la route qui est protégée par une muraille de blocs de béton de part et d'autre, ce qui nous empêche de voir les quartiers environnants ou en étant sur un pont de pouvoir voir ce qui passe en-dessous. Bref, l'ambiance est vraiment étrange, mais cela fera l'objet d'un autre message qui relatera ma première visite dans la capitale irakienne, en juillet 2010, avec traversée de la zone verte (http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_verte). Après avoir traversé l'Euphrate en début de matinée, je traverse le Tigre en fin de matinée. Voilà les deux grands cours d'eau représentant les origines de nombreuses civilisations : la Mésopotamie (http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9sopotamie).

Après une nuit passée dans la capitale, je reprends la route avec d'autres collègues vers l'aéroport, en passant devant le rond-point Firdos, qui veut dire paradis (http://fr.wikipedia.org/wiki/Square_Firdos), très connu pour avoir hébergé en avril 2002 une statue géante de Saddam Hussein érigée pour son 65e anniversaire. Le 9 avril 2003, lors de la chute de Bagdad, la statue est symboliquement renversée par les forces américaines et les Irakiens.

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. Maintenant repos bien mérité après ces 10 jours de cavale.

 

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