Littérature dans la Corne de l'Afrique

 

Pensée Djiboutienne:

"Chaque vieux qui est mort, c'est comme une bibliothèque détruite."

Danseuses en habit local

En Occident, la culture est normalement décrite par rapport aux anciens monuments, aux travaux d'art ou aux traditions sophistiquées. Dans certains pays, et plus particulièrement dans ceux dont le climat pousse à une existence nomade, la culture ne se manifeste pas par ses monuments et autres grandes écritures, mais par la tradition orale, passée de générations en générations.

De nombreux dialectes en Afrique sont en voie de disparition, ainsi que les cultures qui les accompagnent. Et alors que des sommes pharamineuses sont investies pour des excavations de preuves tangibles de civilisations passées, les témoignages intangibles (comme le patrimoine oral, qui est tout aussi important et tout aussi fragile) sont en train de disparaître pour toujours.

La tradition orale dans de nombreuses sociétés africaines est très riche, dont notamment l'Éthiopie, l'Érythrée et Djibouti. Ici, des centaines de proverbes, maximes et légendes sont en circulation, dites et redites depuis des siècles par les nomades, les bergers et les commerçants ambulants.

Parmi les nomades de la Corne, les légendes sont une sorte de berceuse. Après la chaleur et le travail du jour, quand tous les animaux ont été nourris, abreuvés et solidement attachés, les familles se réunissent autour du feu devant la tente. Les conteurs sont généralement les plus vieux de la famille (parmi les Somaliens de Djibouti, ce rôle est souvent dévolu à la grand-mère).

Les histoires sont racontées pour se divertir, mais aussi pour éduquer. Les enfants apprennent non seulement la morale et la différence entre le bien et le mal, mais aussi ils apprennent des leçons intéressantes sur le monde dans lequel ils vivent et sur la nature humaine. Ces récits apprennent aux enfants à écouter, à se concentrer et à faire leur propre jugement basé sur le dialogue des acteurs. Cela les encourage à penser et analyser en utilisant leur mémoire.

Mais ce genre de littérature est aussi très utile aux adultes. Parfois ils les utilisent pour clarifier une situation, pour donner un conseil à un ami, ou pour alerter un autre d'une manière diplomatique d'une erreur qu'il est en train de commettre. Comme les poèmes, les légendes africaines peuvent exprimer une idée complexe, ou tout simplement une situation économique et simple. Les légendes ont aussi été utilisées (et le sont toujours à Djibouti) pour s'attaquer à des politiciens corrompus ou des gouvernements, sans craindre de représailles.

En Éthiopie, on dit qu'il existe un conte pour chaque situation. A Djibouti, vous seriez surpris de voir combien souvent la population locale utilise proverbes et maximes dans le langage journalier. Le proverbe des proverbes somalien dit "Les Somalis peuvent mentir, mais ils ne font jamais des proverbes faux".

A l'instar des légendes occidentales, qui sont souvent basées sur des sentiments, ces histoires de la Corne sont souvent réelles, objectives, souvent cruelles et brutales. On trouvera très peu de Mickey Mouse ou Bambi. Ces histoires nous donnent des leçons de survie dans un environnement hostile, compétitif où la vie est difficile et les ressources précieuses.

Enfants

Voici de petits extraits retranscrits:

Du peuple Nuer en Ethiopie (à la frontière Ethiopienne): Le lion et la souris

Une fois, le lion chassait. Mais les temps étaient durs et tout ce qu'il trouva fut une petite souris. Alors la souris supplia le lion de l'épargner: "Oh, Lion, roi des animaux, ne me mange pas. Si tu me laisses partir aujourd'hui, je te le revaudrais un jour." Le lion éclata de rire.

"Comment petite souris, la plus petite des créatures, pourrais-tu m'aider? Mais je te laisse partir."

Quelques jours plus tard, le lion se trouva pris au piège dans un filet près d'un village. Les gémissements du lion s'entendaient loin à la ronde. De nombreux animaux accoururent, mais aucun d'entre eux (ni le plus rusé des singes, ni le plus fort des éléphants) ne pu l'aider.

Arriva la petite souris. Et de suite elle se mit à ronger les cordes du filet. Après quelques heures de dur labeur, le filet se brisa et le lion fut à nouveau libre.

"De nombreuses créatures ne devraient jamais sous-estimer les plus petits que soi" s'exclama le lion.

Portrait garçon

Du peuple tigréen en Érythrée: Dieu y pourvoira.

Dans les temps anciens, alors que la nourriture était en suffisance et que les animaux vivaient dans la plus parfaite harmonie, la tortue vivait sans carapace. N'ayant rien à craindre des autres animaux ou des hommes, la tortue n'avait ni de longues jambes, ni des dents acérées, ni de griffes pointues pour se protéger.

Un jour, le chacal, le renard et le lièvre étaient assis à l'ombre d'un vieil acacia, se protégeant du soleil de l'après-midi. Le renard fit alors remarquer au chacal:

"N'as-tu jamais remarqué, frère chacal, comme notre sœur la tortue à l'air tendre et grasse."

"C'est vrai" dit le chacal. "Je parie qu'elle peut bien nourrir une bouche ou deux… En fait, je parie qu'elle peut nous nourrir tous les trois." Le lièvre regarda ses deux compagnons mais ne dit mot.

"Et pourquoi devrions-nous", poursuivi le renard, "nous fatiguer jour et nuit pour chasser et s'abreuver dans cette canicule sans merci, dans cette nature sauvage, alors qu'il y a tout ce qu'il faut juste ici sous nos yeux."

"C'est juste", repris le chacal, "de la viande servie sur plat juste devant nous."

"Mais comme nous avons été stupides" s'écria le renard. "Bien, frère chacal et frère lièvre, dès demain, nous allons manger la tortue. Et dès demain, nous n'aurons plus à chercher de la nourriture. Dieu y a pourvu pour nous."

"Dieu y a pourvu pour nous" repris le chacal en se léchant les babines.

Durant la nuit, le lièvre parti à la recherche de la tortue.

"Oh, sœur tortue. Le renard et le chacal ont décidé que demain ils te mangeront. Tu dois t'enfuir loin comme sœur gazelle."

"Oh, frère lièvre, comment puis-je m'enfuir avec ces toutes petites pattes?"

"Alors du dois creuser un trou pour t'y cacher, comme sœur souris."

"Comment puis-je creuser un trou alors que je n'ai pas de griffes?"

"Alors tu dois te construire une grande maison pour te protéger, comme sœur termite."

"Comment puis-je construire une maison alors qu'il n'y a que moi pour la construire?"

"Mais, sœur tortue, tu ne peux pas te laisser manger comme cela?"

"Frère lièvre, il n'y a rien que je puisse faire. C'est la volonté de Dieu." répondit la tortue tristement et elle s'assit sur l'herbe pour attendre le matin.

Tôt le lendemain matin, le renard, le chacal et le lièvre vont à l'encontre de la tortue. A la surprise générale, tout le dos de la tortue était recouvert d'une épaisse carapace et lorsqu'elle les vit approcher, la tortue de recroquevilla dans son armure, comme s'enfermant dans sa maison.

"Vous voyez", dit le lièvre en se tournant vers ses frères renard et chacal, "Dieu y a pourvu…"

Portraits paysans

Du peuple Afar à Djibouti (à la frontière Ethiopienne): Un chameau dans le ciel

Il était une fois une vieille femme qui vivait avec son vieil âne. Alors que les années passaient, leurs membres devenaient lourds et leur marche pénible.

Un matin, la vieille dame se mit en chemin avec son âne pour aller collecter de l'eau. Il faisait chaud et la vieille dame se fatigua rapidement. Elle monta donc sur le dos de son âne. Mais l'âne aussi était fatigué et sa marche devint de plus en plus lente.

"Avance, vieil âne" ordonna la vieille dame, "sinon nous n'arriverons jamais à la source." Quand le vieux couple arriva finalement, la nuit était tombée depuis longtemps.

Quand la vieille dame se pencha sur le puits, elle remarqua le reflet des étoiles dans l'eau calme. En y regardant de plus près, elle vit la constellation du chameau juste au-dessus de sa tête.

"Comme tu es robuste, chameau" s'exclama-t-elle. "Si grand, si fort, si jeune, tu pourrais me transporter moi et mon eau d'un bout à l'autre de la Terre." La femme regarda alors son âne "et toi, vieil âne tout rabougri, avec tes jambes aigries et ta mauvaise respiration, tes yeux presque aveugles, tu n'es plus bon à rien. Tu es un fardeau pour moi". Et prise d'une rage folle, elle frappa l'âne sur la tête et le tua.

Le lendemain matin, la vieille femme s'en retourna dans son village. Mais, sans beau chameau ni vieil âne rabougri, elle a dû marcher tout le long du chemin avec sa pleine cargaison d'eau…

Portraits femmes nomades

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